[PJ2] Sur-le-champ chez un neurologue
Title: [PJ2] Sur-le-champ chez un
neurologue
FERENC
MOLNAR
Surtout
connu en France par sa pièce Liliom, auteur dramatique, scénariste, a fait
montre dans beaucoup de nouvelles d'une ironie souvent âpre, parfois
tendre.
LA TÊTE ET LA POINTE
LE
HÉROS de cette histoire fut un de mes bons amis. J'ai passé
plusieurs années de ma jeunesse en sa compagnie. Peintre, sculpteur,
architecte, il était tout cela à la fois, avec un immense talent,
un tempérament généreux, des éclairs de génie. À
l'époque où nous étions le plus intimes, c'était un joueur
passionné. Il jouait partout où c'était possible, à Ostende, à
Monte-Carlo, à Deauville. La chance souriait souvent à son audace.
Il m'arrivait de passer des nuits entières, à le regarder,
admirant la justesse de ses calculs comme la hardiesse de ses
impulsions qui, parfois, se révélaient diaboliquement
justifiées. Il était à l'image de tous les joueurs de génie :
quand, après les hésitations du premier quart d'heure, il pouvait
saisir sa chance, il ne la lâchait plus de la nuit.
Un jour, il vint me trouver pour me demander de
l'accompagner à Vienne. Depuis quelque temps déjà, il se
plaignait de troubles gastriques.
« En ce moment, j'ai
de l'argent, me dit-il. Ces derniers temps, j'ai eu la main
particulièrement heureuse. Je vais m'offrir le luxe d'aller consulter
le professeur O. »
Dès notre arrivée à Vienne nous nous rendîmes ensemble
chez le professeur O. Mon ami me demanda de pénétrer avec lui dans
le cabinet de consultation. Le résultat de l'examen ne fut guère
encourageant. Le professeur ne trouva rien à l'estomac : en
revanche, il insista pour que mon ami se rendît sur-le-champ chez un
neurologue. Il indiqua lui-même le nom d'un spécialiste auquel il
promit de téléphoner pendant que nous serions en
route.
Nous
étions des profanes - mais suffisamment au courant de la chose
médicale pour nourrir quelque appréhension. Un médecin que l'on
consulte pour une maladie d'estomac et qui s'attache aux réflexes du
genou ou à la contraction de la pupille ne laisse rien augurer de
bon. Nous arrivâmes chez le neurologue, où mon ami, cette fois
encore, me pria de pénétrer avec lui dans le cabinet. Le
spécialiste lui demanda de se déshabiller complètement et ne lui
épargna aucun des rites de la cérémonie traditionnelle. Il le fit
marcher les yeux fermés, frapper en l'air, avec précision, le
médius de la main droite contre celui de la main gauche, et ainsi de
suite. Puis il se livra à une opération que je ne connaissais pas
encore. Ayant fait étendre mon ami sur le ventre, le praticien prit
une de ces épingles à chapeau dont les femmes usaient à la belle
époque et qui, passées de mode, servent à certains neurologues
pour sonder la sensibilité dorsale. Le médecin attaque le dos
tantôt de la pointe, tantôt de la tête ; le malade doit deviner
avec quoi il a été touché. Après avoir fourni quelques
explications, le thérapeute commença la séance. Il toucha
d'abord de la pointe.

« La
pointe, dit mon ami.
-
Parfait
! dit le médecin, et il le toucha encore de la pointe.
- Encore la pointe, dit le patient.
-
Très
bien, dit le médecin. Et maintenant ?
- Encore la pointe.
-
Bravo,
et maintenant ?
- Toujours la pointe.
- Excellent.
Le neurologue toucha alors de la tête.
-
La
tête, dit le patient.
-
Et
maintenant ?
-
La
pointe.
- Très bien ! »
L'examen se poursuivit pendant quelques instants. Le médecin piqua
mon ami une dizaine de fois et obtint toujours de bonnes réponses.
Je poussai un soupir de soulagement. Le malaise que j'avais ressenti
en venant se dissipait. Je descendit l'escalier presque de bonne
humeur. Une fois dans la rue, je me préparais à lancer une
remarque à propos du spécialiste de l'estomac, quand mon ami me
dit :
« Tu sais, je
suis bien atteint. »
je le regardai,
étonné.
« Mais si, mais si, fit-il, mon cas est
sérieux.
-
Comment, répliquai-je, l'examen a été excellent
! J'avoue qu'au début je tremblais moi-même. Mais devant la
précision de tes réponses?
- Eh bien, trancha mon ami avec un sourire
triste, je te jure que pas une fois je n'aurais su dire s'il me
touchait avec la pointe ou avec la tête. Lorsqu'il me toucha la
première fois, je me dis que, puisqu'il m'examinait avec une
épingle, c'était à la pointe qu'il penserait tout d'abord : aussi
bien, l'essentiel d'une épingle est la pointe et non pas la tête.
Alors le médecin a fait une erreur. Lorsque j'ai répondu : «
Pointe », il a dit : « Parfait. » En un éclair, l'idée m'est
venue que je me trouvais devant une table de jeu. Deux possibilités
: la pointe et la tête, comme à Monte-Carlo le rouge et le noir.
Ce jeu-là, je le connais, et depuis quelque temps, je te l'ai dit,
je suis dans une bonne passe. Quand il me toucha pour la seconde fois,
je jouai encore la pointe et il me dit : « Très bien. »
J'éprouvai alors cette excitation euphorique qui s'empare des joueurs
lorsqu'ils ont la main heureuse. Deux fois encore, je jouai la pointe
et, après avoir gagné pour la quatrième fois, j'eus l'impression
que la série était finie? Ça allait être au tour de la
tête. Et j'ai gagné ! Alors j'ai risqué une martingale assez
courante : après une série de rouge, c'est le noir, puis de
nouveau le rouge. En tout, j'ai gagné huit ou dix mises, exactement
comme à la roulette. Ce n'est ni rare ni difficile? Il m'est
arrivé, à Monte- Carlo, de gagner quinze ou vingt fois de suite?
Si, après chaque toucher, le médecin s'était tu, il m'aurait
bien embarrassé? »
Je
n'oublierai pas de si tôt le sourire qui accompagnait ses
explications, pas plus que l'histoire elle-même.
Quelque temps plus tard, mon ami
mourait.
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