


EntretienDenis Olivennes,PDG de la FnacVous avez été chargé en septembrede présider la mission sur lalutte contre le téléchargement illicite.Deux mois pour résoudreune crise majeure, est-ce suffisant ?L'enjeu est devenu évident.Laisser se développer le piratage,c'est menacer la diversité culturelledans le monde et dans notrepays. Mais rechercher la superrépression,ce n'est pas très efficace.C'était la position du présidentde la République et celle de laministre de la culture. Les professionnelsdes contenus et ceuxd'Internet étaient mûrs pourrechercher ensemble des solutionspragmatiques. C'est le kairos,comme disaient les Grecsanciens, le moment opportun.Nous avions trois objectifs : uncalendrier serré pour éviter des'enliser ; des conclusions ennombre restreint pour aller à l'essentiel- j'ai dit qu'elles devaienttenir sur une feuille format A4 ;enfin, non pas un rapport, maisun accord entre les parties prenantes,pour faire entrer lesacteurs d'Internet et de la créationdans un jeu coopératif. Nousavons entendu une cinquantained'interlocuteurs : fournisseursd'accès Internet, médias audiovisuels,producteurs de cinéma,d'audiovisuel et de musique,sociétés d'ayants droit, associationsde consommateurs et d'internautes,fabricants de logiciels,hébergeurs, sites, etc. Nous sommesallés voir ce qui se passait àl'étranger. Nous avons procédé àdes expertises techniques et juridiques,car le droit français est extrêmementcomplexe en la matière.Nous avons discuté avec les unset les autres de nos conclusions,en liaison constante avec ChristineAlbanel et ses équipes, et sousle regard attentif de Matignon etde l'Elysée. Mission accomplie.En quoi la France est-elle un casd'école ?La France a une chance inouïe :une industrie culturelle vivante, unsecteur créatif très fort. Parallèlement,elle figure parmi les pays lesplus équipés en haut débit, ce quiest un atout majeur. Or, annulantses atouts l'un par l'autre, notrepays, qui était le champion de ladiversité et de l'exception culturelles,est devenu aussi le paradis dupiratage, au risque de mettre à bastout cet environnement créatif. Al'étranger, les gens regardent cesabordage avec un triste étonnement!En France, on pirate deuxfois plus qu'en Allemagne, troisfois plus qu'au Royaume-Uni, cinqfois plus qu'aux Etats-Unis. Laconnexion de 12 millions de foyersfrançais au haut débit a facilité cetétat de fait. Mais aussi l'inadaptationde notre système législatif etréglementaire. Bien sûr, il existedepuis deux ans une incriminationpénale pour les pirates, avec despeines qui peuvent aller jusqu'à300 000 euros d'amende et cinqans de prison. Ce sera sans douteefficace pour les fraudeurs « industriels» qui mettent en circulationdes milliers et des milliers de filmsou de chansons, souvent à des finscommerciales. Mais c'est totalementdisproportionné pour dissuadermes enfants ou les vôtres decopier quelques centaines de titrespour eux-mêmes et leurs copains !Vous préconisez l'usage d'avertissementsdissuasifs avant suspensionde l'abonnement Internet.Est-ce adapté ?Dans les réseaux où ce systèmefonctionne déjà, on a constaté que80 à 90 %des fraudeurs cessentaprès la deuxième mise en garde.Les Etats-Unis et le Royaume-Unisont en train d'essayer de mettrecela sur pied. Nous serons les premiersà le faire systématiquement.C'est très vertueux. On ne jette personneen prison. On ne met mêmepas d'amende. Simplement, ceuxqui utilisent leur abonnement àdes fins illégales en seront privés.Vous piratez, vous perdez votreabonnement. C'est un peu commela suspension du permis de conduire.Parallèlement, il faut faciliter letéléchargement légal. D'un côté,on dissuade le piratage par lamenace de suspension d'abonnement,de l'autre, on favorise le téléchargementlégal par la libertéd'usage des fichiers musicaux français,et une disponibilité accéléréedes films sur le Net. Trois mesureséquilibrées qui devraient faire ladifférence.N'y a-t-il pas des obstacles techniquesà de telles mesures ?Techniquement, il n'y a aucunobstacle. Juridiquement, le systèmed'avertissementet de sanctionn'est pas évident. Il faudra sansdoute passer par une autorité indépendantechargée, sur plainte desayants droit, de mettre en oeuvre ledispositif. Plutôt que d'en créer encoreune nouvelle, on pourraitmodifier les compétences de l'autoritéde régulation des mesures techniquesinstallée il y a quelquessemaines.Tout cela pourrait être complétépar des mécanismes de filtrage quipermettent d'empêcher la circulationdes fichiers pirates : les signatairesde l'accord se donnerontvingt-quatre mois pour l'expérimenter.Ilmesemble que noussommes parvenus à quelque chosede juste. Et en avance : dans quelquesmois, les Américains et lesAnglais doivent eux aussi mettreen place un système d'avertissementet de sanction. Et d'autrespays suivront. Je le répète, c'est unsystème qui n'est pas répressifmais pédagogique. En plus, il résultemaintenant d'un accord unanime:c'est un gage d'équilibre. Qu'ilsoit sans doute mis en oeuvre parune autorité publique, sous lecontrôle du juge, constitue unegarantie pour les libertés. ChristineAlbanel et les pouvoirs publicsont adopté une démarche trèsvolontariste qu'il faut saluer. Biensûr, il reste à transcrire tout celadans le marbre de la loi. « La pièceest finie, il ne reste plus qu'à l'écrire »,disait Racine.Propos recueillis parVéronique Mortaigne

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