Sur-le-champ chez un neurologue /
- Date: Wed, 16 Dec 2009 03:40:12 +0100
/
FERENC MOLNAR
Surtout connu en France par sa
pièce
Liliom,
auteur dramatique, scénariste, a fait
montre
dans beaucoup de nouvelles d'une
ironie
souvent âpre, parfois tendre.
LA TÊTE ET LA POINTE
LE HÉROS de cette
histoire fut un de mes bons amis. J'ai passé plusieurs années de
ma jeunesse en sa compagnie. Peintre, sculpteur, architecte, il
était tout cela à la fois, avec un immense talent, un tempérament
généreux, des éclairs de génie. À l'époque où nous
étions le plus intimes, c'était un joueur passionné. Il jouait
partout où c'était possible, à Ostende, à Monte-Carlo, à
Deauville. La chance souriait souvent à son audace. Il m'arrivait de
passer des nuits entières, à le regarder, admirant la justesse de
ses calculs comme la hardiesse de ses impulsions qui, parfois, se
révélaient diaboliquement justifiées. Il était à l'image de
tous les joueurs de génie : quand, après les hésitations du
premier quart d'heure, il pouvait saisir sa chance, il ne la lâchait
plus de la nuit.
Un jour, il vint me trouver pour me demander de l'accompagner à
Vienne. Depuis quelque temps déjà, il se plaignait de troubles
gastriques.
« En ce moment, j'ai de l'argent, me
dit-il. Ces derniers temps, j'ai eu la main particulièrement
heureuse. Je vais m'offrir le luxe d'aller consulter le professeur O.
»
Dès notre
arrivée à Vienne nous nous rendîmes ensemble chez le professeur
O. Mon ami me demanda de pénétrer avec lui dans le cabinet de
consultation. Le résultat de l'examen ne fut guère encourageant.
Le professeur ne trouva rien à l'estomac : en revanche, il insista
pour que mon ami se rendît sur-le-champ chez un neurologue. Il
indiqua lui-même le nom d'un spécialiste auquel il promit de
téléphoner pendant que nous serions en route.
Nous étions des profanes
- mais suffisamment au courant de la chose médicale pour nourrir
quelque appréhension. Un médecin que l'on consulte pour une
maladie d'estomac et qui s'attache aux réflexes du genou ou à la
contraction de la pupille ne laisse rien augurer de bon. Nous
arrivâmes chez le neurologue, où mon ami, cette fois encore, me pria
de pénétrer avec lui dans le cabinet. Le spécialiste lui demanda
de se déshabiller complètement et ne lui épargna aucun des rites
de la cérémonie traditionnelle. Il le fit marcher les yeux
fermés, frapper en l'air, avec précision, le médius de la main
droite contre celui de la main gauche, et ainsi de suite. Puis il se
livra à une opération que je ne connaissais pas encore. Ayant fait
étendre mon ami sur le ventre, le praticien prit une de ces
épingles à chapeau dont les femmes usaient à la belle époque et
qui, passées de mode, servent à certains neurologues pour sonder
la sensibilité dorsale. Le médecin attaque le dos tantôt de la
pointe, tantôt de la tête ; le malade doit deviner avec quoi il a
été touché. Après avoir fourni quelques explications, le
thérapeute commença la séance. Il toucha d'abord de la
pointe.

- « La pointe, dit mon
ami.
- Parfait ! dit le médecin,
et il le toucha encore de la pointe.
- Encore la pointe, dit le patient.
- Très bien, dit le
médecin. Et maintenant ?
- Encore la pointe.
- Bravo, et maintenant ?
- Toujours la pointe.
- Excellent.
Le neurologue toucha alors de la tête.
- La tête, dit le
patient.
- Et maintenant ?
- La pointe.
- Très bien ! »
L'examen se poursuivit pendant quelques instants. Le médecin piqua
mon ami une dizaine de fois et obtint toujours de bonnes réponses.
Je poussai un soupir de soulagement. Le malaise que j'avais ressenti
en venant se dissipait. Je descendit l'escalier presque de bonne
humeur. Une fois dans la rue, je me préparais à lancer une
remarque à propos du spécialiste de l'estomac, quand mon ami me
dit :
« Tu sais, je suis bien
atteint. »
je le regardai, étonné.
« Mais si, mais si, fit-il, mon cas est sérieux.
- Comment, répliquai-je,
l'examen a été excellent ! J'avoue qu'au début je tremblais
moi-même. Mais devant la précision de tes réponses?
- Eh bien, trancha mon ami avec un sourire triste, je
te jure que pas une fois je n'aurais su dire s'il me touchait avec la
pointe ou avec la tête. Lorsqu'il me toucha la première fois, je
me dis que, puisqu'il m'examinait avec une épingle, c'était à la
pointe qu'il penserait tout d'abord : aussi bien, l'essentiel d'une
épingle est la pointe et non pas la tête. Alors le médecin a fait
une erreur. Lorsque j'ai répondu : « Pointe », il a dit : «
Parfait. » En un éclair, l'idée m'est venue que je me trouvais
devant une table de jeu. Deux possibilités : la pointe et la tête,
comme à Monte-Carlo le rouge et le noir. Ce jeu-là, je le connais,
et depuis quelque temps, je te l'ai dit, je suis dans une bonne passe.
Quand il me toucha pour la seconde fois, je jouai encore la pointe et
il me dit : « Très bien. » J'éprouvai alors cette excitation
euphorique qui s'empare des joueurs lorsqu'ils ont la main heureuse.
Deux fois encore, je jouai la pointe et, après avoir gagné pour la
quatrième fois, j'eus l'impression que la série était finie?
Ça allait être au tour de la tête. Et j'ai gagné ! Alors j'ai
risqué une martingale assez courante : après une série de rouge,
c'est le noir, puis de nouveau le rouge. En tout, j'ai gagné huit ou
dix mises, exactement comme à la roulette. Ce n'est ni rare ni
difficile? Il m'est arrivé, à Monte- Carlo, de gagner quinze ou
vingt fois de suite? Si, après chaque toucher, le médecin
s'était tu, il m'aurait bien embarrassé? »
Je n'oublierai pas de si
tôt le sourire qui accompagnait ses explications, pas plus que
l'histoire elle-même.
Quelque temps plus tard, mon ami mourait.
interesting pictures
(a lot) e.g. 2007 + all necessary
information (2720) :
http://www.deliro.net
interesting broadcast
(one) :
http://www.radiodeliro.net
interesting musics
(some) :
http://www.rolandmoreno.com