Merci d'être venus hier soir /



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Roger Nordmann 1945...1956, par Roland Moreno (21 decembre 2009)



En tous cas, merci à Agnès Varda et à André Santini pour les commentaires qu'ils ont bien voulu faire, et qui me rajeunissent.

Car c'est ça le propre de l'inventeur : toute sa vie, il trimballe une date.

Alors que si vous comparez avec un homme politique, un animateur de télévision ou un cheval de course, leur carrière n'est pas spécialement associée à un instant du calendrier universel.

Moi c'est 1974, ce mémorable 21 janvier où initié à une substance (légale en Hollande) j'ai eu l'idée d'enchâsser une puce dans une bague, d'enfiler la bague sur un doigt et puis pour payer il suffit de poser la main sur le terminal du commerçant. Un geste de la main, quoi.

Chronique entendue, vue, lue, captée sous toutes ses formes à la télé et à la radio, en direct et en différé, en fa dièse et en si bémol ; le comble étant qu'à chaque fois le journaliste raconte fièrement l'histoire comme si c'était une exclusivité.

Alors justement ! En exclu pour les 150 invités à notre petite cérémonie, voici l'histoire de mon professeur de français-latin à Montaigne, Roger Nordmann, une histoire qui se passe quand j'étais en 6e, une histoire vous le verrez qui n'a aucun rapport avec les cartes de crédit.




Nordmann, mon prof principal, s'avère très vite
 -- comme on ne disait pas encore (et vous verrez que je n'exagère pas) -- atypique.

Dès le mois de novembre un soir à 20h30 (sur l'unique chaîne de télévision), NOUS le voyons tous un soir à 20h30 : quand je dis nous je veux dire tous les élèves de la 6e A15, plus sans doute les élèves des autres classes qu'il avait, tous les parents d'élèves, le proviseur, le censeur, le surveillant général, les pions et la cohorte de ses collègues, bien sûr.

Nordmann est en effet au côté de Pierre Sabbagh, un animateur frais émoulu de son anonymat.


L'émission est un jeu, un jeu fédérateur comme de nos jours diraient les professionnels du marketing, un jeu qui s'appelle La tête et les jambes.

Nordmann joue la tête.

Un comparse coureur à pied essaiera de battre un record au sprint, en cas d'échec de la tête.

À la question :  -  Quelle est votre profession ?
notre véritable icône de Professeur principal (français-latin) répond sans se démonter :  - musicien.


Lui Nordmann, lui qui signe notre carnet de correspondance avec les parents, lui MENT.

Et comme si ce mensonge éhonté ne suffisait pas, Nordmann exhibe une scie musicale, dont il affirme qu'elle est son instrument, et qu'il va pour plus de sincérité nous en administrer une démo. S'ensuivent alors cinq minutes de cauchemar sonore : la scie est un des plus pénibles instruments connus, tant par son répertoire (inexistant) que pour sa musicalité (redoutable).


Explication (donnée par nos parents) : un candidat à un jeu cérébral ne peut être professeur. Car un professeur ça sait TOUT. (Comme si une telle trahison de la Vérité suffisait, quand nous avons dix ans, à expliquer la vie !)


Le jeu fonctionne, les épreuves (tête et jambes) ont lieu. (Plus près de nos jours, Nordmann aurait sans doute fini par gagner son poids en rillettes.)


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Mais Nordmann persiste à vouloir se graver dans nos souvenirs. Quelques semaines plus tard, il nous dicte en classe de français un drôle de texte, un texte drôle de chez drôle, un texte d'aventures avec des policiers et des bagarres dont je remarque (et j'ai retenu) la phrase suivante :

 -  À l'issue d'un règlement de compte, il fut assassiné par des malfaiteurs et abandonné sur place ; quand il fut devenu mort et nauséabond, la police découvrit son corps (etc.) (etc.)

L'élève dénommé Moreno entend distinctement
MORT ET NAUséabond.

Chaque élève (nous étions cinquante, ainsi que la photo de classe peut en témoigner) avait droit à un traitement du même acabit. (J'ai évidemment oublié les 49 autres.)


L'élaboration de ce texte avait dû mobiliser Nordmann pendant des jours et des jours, soustraits tous autant les uns que les autres aux compléments d'objet direct, aux imparfaits du subjonctif, au vocatif, à l'ablatif, à l'accusatif et aux stances, -- les chères stances des latinistes.


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Elle n'a peut-être pas l'air très fameuse, cette anecdote, mais on verra dans un instant qu'elle dépasse quand même un peu l'entendement. Patience.


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Cette classe de 6e (la 6eA
15 très précisément) comptait, je l'ai dit, 50 élèves (dont une fille), c'est dire si nous étions à peine sortis de la guerre mondiale, la Shoah, Hiroshima, etc. LA guerre, quoi.
Un peu comme (vu d'aujourd'hui et mutatis mutandis) la dissolution de l'Assemblée par Chirac.

Nordmann en vient donc à nous raconter une anecdote piquante liée à la guerre qui vient juste de finir : partageant avec quelques autres une grange où dormir, ils sont tous capturés par une patrouille allemande chargée de représailles après un acte de terrorisme.


Tout simplement et sans fioritures inutiles, on les conduit au poteau d'exécution, situé à quelques kilomètres.

Ils marchent les mains en l'air, précédés et suivis par des soldats armés de mitrailleuses ; leur dernière heure est arrivée.


QUAND SOUDAIN le soldat schleuh chargé de pointer Nordmann repère dans le fossé une fraise, et se baisse pour la cueillir.


Vigilance suspendue donc, Nordmann a le bon réflexe et prend ses jambes à son cou.

Mitraillades immédiates, tac-à-tac, piou, piouuuu, chasse à l'homme :  on le manque.

Et voilà comment onze ans après Yalta, devenu (ou redevenu) professeur de français, Nordmann est là pour nous raconter l'histoire.


Même à dix ans nous avons conscience que cette aventure est l'affaire de sa vie, mais je ne me souviens pas que nous ayons applaudi (trop jeunes) : pour autant l'histoire s'est arrimée à nos mémoires , -- en tous cas la mienne.


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L'histoire de Nordmann semble à peu près terminée, mais grâce aux nombreuses années qui -- vous avez remarqué ? -- ne cessent de s'écouler, on va voir qu'elle peut continuer un peu.


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Un tiers de siècle plus tard j'habite un quartier mal fréquenté (les tapins du boulevard de Strasbourg), et je remarque à plusieurs reprises un piéton qui ressemble fort à mon cher et premier professeur de français.


Un jour, n'y tenant plus (mais rongé par le trac) je l'aborde et lui demande :

 -  Ne seriez-vous pas M. Roger Nordmann ?

Même s'il bégaye un tout petit peu, sa réponse est fulgurante :

 -  Oui Roland Moreno, je suis votre ancien professeur de français, et j'ai fait quand vous étiez en 6e une dictée où votre nom apparaissait dans une phrase que j'avais ainsi codée :  -   il fut assassiné par des malfaiteurs et abandonné sur place ; quand il fut devenu mort et nauséabond, la police découvrit son corps (etc.) (etc.)


Stupeur est un mot un peu faible pour qualifier le sentiment qui m'envahit alors, devant cet éminent professeur qui avait évidemment eu des milliers et des milliers d'élèves, et auxquels il avait sûrement fait (pourquoi s'en serait-il privé ?) le coup de la dictée-surprise.


Trente années s'étaient en outre écoulées, je le répète, et il faut absolument savoir que je n'étais en rien un élève remarquable : dans la moyenne tout juste (9, 11, 8 1/2), plutôt mauvais en latin, discipliné sans plus, se tenant comme il faut sans se faire remarquer. Peu de punitions.

Nordmann n'avait donc aucune raison de se souvenir trente après ni de moi ni de ma mort nauséabonde.

J'ajoute qu'un charme supplémentaire apparut avec certaines des confidences qu'il nous fit, à ma femme et moi, étant monté prendre un café :

 -  je suis maintenant principal du lycée Rodin (ex-Montaigne), qui est toujours situé aux Gobelins ;
 -  j'ai l'habitude de pratiquer l'amour payant (aller aux putes, comme on dit), ce que je ne peux faire dans mon quartier, étant donné ma position éminente et certains parents d'élèves toujours prompts à sauter sur une occasion de critiquer le corps enseignant ;
 -  c'est ainsi je viens régulièrement à Strasbourg St-Denis, pour faire mon marché en quelque sorte. Voilà pourquoi vous me voyez souvent sur votre trottoir.

Afin de nous éloigner de ce terrain quelque peu glissant, je lui demandai alors des nouvelles de son fils, Jean-Thomas, qui fut mon condisciple en classe de 5e et qui a bien voulu nous faire l'amitié de représenter ce soir son père, trépassé depuis trois ans.

 -  Il s'est fait élire député européen, mais ça ne l'empêche pas de suivre mon activité avec la scie musicale
 -  ? ? ?
 - Je m'installe à un coin de rue bien fréquenté, je joue, et il fait la manche. Nous avons fait ça récemment à un carrefour situé près de la gare centrale d'Amsterdam. Mon autre fils m'aide aussi, parfois.
 -  Mais puisque vous dites être soucieux de votre réputation, faire la manche n'est-il pas problématique ?
 -  Un peu, vous avez raison, c'est pourquoi je m'installe plutôt à St-Germain des Prés, ou au Forum des Halles. Loin de la place d'Italie.
 -  Et les affaires sont-elles bonnes, votre casquette est-elle bien pleine ?
 -  Hélas non ! La scie musicale est un genre qui ne plaît pas trop, et les passants ne donnent pas grand chose.

L'histoire de Roger Nordmann finit par se terminer une dizaine d'années plus tard, avec un carton d'invitation comme celui que vous avez reçu : Nordmann était nommé [ou bien promu ?]
dans l'ordre de la Légion d'honneur, et nous étions conviés au Ministère des affaires étrangères. (Mystère du circuit des décorations.)

Nous y sommes allés bien sûr, quarante années donc après l'épisode de la dictée : accolade, bien sûr, puis applaudissements très Quai d'Orsay, sans commune mesure, à mes yeux, avec l'envergure du personnage que ces gens avaient sous les yeux.


Je n'ai donc pas pu m'empêcher d'interpeller mon professeur, et ce fut comme vous l'avez sans doute deviné pour lui demander de raconter l'histoire du peloton d'exécution.


Il fit un peu sa chochotte (vraiment normal, cette anecdote était pour lui un grand grand standard) mais il s'exécuta et du coup des applaudissements nourris saluèrent comme elle le méritait

l'histoire
de
LA FRAISE.








Après ce travail d'intense écriture, moi aussi j'ai commencé à adorer le portrait de
    *       ce prof qui ment à la France entière
    *       inaugure un jeu télé, à une heure de grande écoute
      *       en profitant pour y « jouer » de la « scie musicale »
   *       se livrant sur la littérature à des agressions rien moins qu'oulipiennes
        *       profitant lâchement d'une certaine veine poétique du soldat envahisseur
*       puis prenant ses habitudes avec les frangines du quartier Strasbourg St Denis
   *       sans cesser de se produire publiquement avec son improbable instrument
  *       muni d'une casquette pour mieux collecter la charité publique
   *       en tant que principal du lycée français le plus prestigieux, au moins par son nom !







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