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- Date: Tue, 22 Dec 2009 08:44:31 +0100
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Roger Nordmann 1945...1956, par Roland Moreno (21
decembre 2009)
En tous cas,
merci à Agnès Varda et à André Santini pour les commentaires
qu'ils ont bien voulu faire, et qui me rajeunissent.
Car c'est ça le propre de l'inventeur : toute sa vie, il
trimballe une date.
Alors que si vous comparez avec un homme
politique, un animateur de télévision ou un cheval de course, leur
carrière n'est pas spécialement associée à un instant du
calendrier universel.
Moi c'est 1974, ce mémorable 21 janvier où initié à une
substance (légale en Hollande) j'ai eu l'idée d'enchâsser une
puce dans une bague, d'enfiler la bague sur un doigt et puis pour
payer il suffit de poser la main sur le terminal du commerçant. Un
geste de la main, quoi.
Chronique entendue, vue, lue, captée sous toutes ses formes à la
télé et à la radio, en direct et en différé, en fa dièse
et en si bémol ; le comble étant qu'à chaque fois le
journaliste raconte fièrement l'histoire comme si c'était une
exclusivité.
Alors justement ! En exclu pour les 150 invités à
notre petite cérémonie, voici l'histoire de mon professeur de
français-latin à Montaigne, Roger Nordmann, une histoire qui se
passe quand j'étais en 6e, une histoire vous le verrez qui n'a
aucun rapport avec les cartes de crédit.
Nordmann, mon prof principal, s'avère très vite -- comme on ne
disait pas encore (et vous verrez que je n'exagère pas) --
atypique.
Dès le mois de novembre un soir à 20h30 (sur l'unique chaîne de
télévision), NOUS le voyons tous un soir à 20h30 : quand je
dis nous je veux dire tous les élèves de la 6e A15, plus
sans doute les élèves des autres classes qu'il avait, tous les
parents d'élèves, le proviseur, le censeur, le surveillant
général, les pions et la cohorte de ses collègues, bien sûr.
Nordmann est en effet au côté de Pierre Sabbagh, un animateur
frais émoulu de son anonymat.
L'émission
est un jeu, un jeu fédérateur comme de nos jours diraient les
professionnels du marketing, un jeu qui s'appelle La tête et les
jambes.
Nordmann joue la tête.
Un comparse
coureur à pied essaiera de battre un record au sprint, en cas
d'échec de la tête.
À la question : - Quelle est votre
profession ?
notre véritable icône de Professeur principal (français-latin)
répond sans se démonter :
- musicien.
Lui Nordmann,
lui qui signe notre carnet de correspondance avec les parents, lui
MENT.
Et comme si ce mensonge éhonté ne suffisait pas, Nordmann exhibe
une scie musicale, dont il affirme qu'elle est son instrument, et
qu'il va pour plus de sincérité nous en administrer une démo.
S'ensuivent alors cinq minutes de cauchemar sonore : la scie est
un des plus pénibles instruments connus, tant par son répertoire
(inexistant) que pour sa musicalité (redoutable).
Explication (donnée par nos parents) : un candidat à un jeu
cérébral ne peut être professeur. Car un professeur ça sait
TOUT. (Comme si une telle trahison de la Vérité suffisait, quand
nous avons dix ans, à expliquer la vie !)
Le jeu fonctionne, les épreuves (tête et jambes) ont lieu. (Plus
près de nos jours, Nordmann aurait sans doute fini par gagner son
poids en rillettes.)
- - - -
Mais Nordmann persiste à vouloir se graver dans nos souvenirs.
Quelques semaines plus tard, il nous dicte en classe de français un
drôle de texte, un texte drôle de chez drôle, un texte
d'aventures avec des policiers et des bagarres dont je remarque (et
j'ai retenu) la phrase suivante :
- À l'issue d'un règlement de
compte, il fut assassiné par des malfaiteurs et abandonné sur
place ; quand il fut devenu mort et nauséabond, la police
découvrit son corps (etc.) (etc.)
L'élève dénommé Moreno entend distinctement MORT ET NAUséabond.
Chaque élève (nous étions cinquante, ainsi que la photo de
classe peut en témoigner) avait droit à un traitement du même
acabit. (J'ai évidemment oublié les 49 autres.)
L'élaboration de ce texte avait dû mobiliser Nordmann pendant des
jours et des jours, soustraits tous autant les uns que les autres aux
compléments d'objet direct, aux imparfaits du subjonctif, au
vocatif, à l'ablatif, à l'accusatif et aux stances, -- les
chères stances des latinistes.
- - - -
Elle n'a peut-être pas l'air très fameuse, cette anecdote, mais on
verra dans un instant qu'elle dépasse quand même un peu
l'entendement. Patience.
- - - -
Cette classe de 6e (la 6eA15 très précisément) comptait, je l'ai
dit,
50 élèves
(dont une fille), c'est dire si nous étions à peine sortis de la
guerre mondiale, la Shoah, Hiroshima, etc. LA guerre,
quoi.
Un peu comme
(vu d'aujourd'hui et mutatis mutandis) la dissolution de
l'Assemblée par Chirac.
Nordmann en vient donc à nous raconter une anecdote piquante liée
à la guerre qui vient juste de finir : partageant avec quelques
autres une grange où dormir, ils sont tous capturés par une
patrouille allemande chargée de représailles après un acte de
terrorisme.
Tout
simplement et sans fioritures inutiles, on les conduit au poteau
d'exécution, situé à quelques kilomètres.
Ils marchent les mains en l'air, précédés et suivis par des
soldats armés de mitrailleuses ; leur dernière heure est
arrivée.
QUAND SOUDAIN le soldat schleuh chargé de pointer Nordmann repère
dans le fossé une fraise, et se baisse pour la
cueillir.
Vigilance suspendue donc, Nordmann a le bon réflexe et prend
ses jambes à son cou.
Mitraillades
immédiates, tac-à-tac, piou, piouuuu, chasse à l'homme :
on le manque.
Et voilà comment onze ans après Yalta, devenu (ou redevenu)
professeur de français, Nordmann est là pour nous raconter
l'histoire.
Même à dix ans nous avons conscience que cette aventure est
l'affaire de sa vie, mais je ne me souviens pas que nous ayons
applaudi (trop jeunes) : pour autant l'histoire s'est arrimée à
nos mémoires , -- en tous cas la mienne.
- - - -
L'histoire de Nordmann semble à peu près terminée, mais grâce
aux nombreuses années qui -- vous avez
remarqué ? -- ne cessent de s'écouler, on va voir qu'elle
peut continuer un peu.
- - - -
Un tiers de siècle plus tard j'habite un quartier mal fréquenté
(les tapins du boulevard de Strasbourg), et je remarque à plusieurs
reprises un piéton qui ressemble fort à mon cher et premier
professeur de français.
Un jour, n'y tenant plus (mais rongé par le trac) je l'aborde et lui
demande :
- Ne seriez-vous pas M. Roger
Nordmann ?
Même s'il bégaye un tout petit peu, sa réponse est
fulgurante :
- Oui Roland Moreno, je suis votre
ancien professeur de français, et j'ai fait quand vous étiez en 6e
une dictée où votre nom apparaissait dans une phrase que j'avais
ainsi codée : - il fut assassiné par
des malfaiteurs et abandonné sur place ; quand il fut
devenu
mort et nauséabond, la police découvrit son corps (etc.)
(etc.)
Stupeur est un mot un peu faible pour qualifier le sentiment qui
m'envahit alors, devant cet éminent professeur qui avait
évidemment eu des milliers et des milliers d'élèves, et auxquels
il avait sûrement fait (pourquoi s'en serait-il privé ?) le
coup de la dictée-surprise.
Trente années s'étaient en outre écoulées, je le répète,
et il faut absolument savoir que je n'étais en rien un
élève remarquable : dans la moyenne tout juste (9, 11, 8
1/2), plutôt mauvais en latin, discipliné sans plus, se tenant
comme il faut sans se faire remarquer. Peu de punitions.
Nordmann
n'avait donc aucune raison de se souvenir trente après ni de
moi ni de ma mort nauséabonde.
J'ajoute qu'un charme supplémentaire apparut avec certaines des
confidences qu'il nous fit, à ma femme et moi, étant monté
prendre un café :
- je suis maintenant principal du
lycée Rodin (ex-Montaigne), qui est toujours situé aux
Gobelins ;
- j'ai l'habitude de pratiquer
l'amour payant (aller aux putes, comme on dit), ce que je ne peux
faire dans mon quartier, étant donné ma position éminente et
certains parents d'élèves toujours prompts à sauter sur une
occasion de critiquer le corps enseignant ;
- c'est ainsi je viens
régulièrement à Strasbourg St-Denis, pour faire mon marché en
quelque sorte. Voilà pourquoi vous me voyez souvent sur votre
trottoir.
Afin de nous éloigner de ce terrain quelque peu glissant, je lui
demandai alors des nouvelles de son fils, Jean-Thomas, qui fut mon
condisciple en classe de 5e et qui a bien voulu nous faire l'amitié
de représenter ce soir son père, trépassé depuis trois
ans.
- Il s'est fait élire député
européen, mais ça ne l'empêche pas de suivre mon activité avec
la scie musicale
- ? ? ?
- Je m'installe à un coin de rue bien
fréquenté, je joue, et il fait la manche. Nous avons fait ça
récemment à un carrefour situé près de la gare centrale
d'Amsterdam. Mon autre fils m'aide aussi, parfois.
- Mais puisque vous dites être
soucieux de votre réputation, faire la manche n'est-il pas
problématique ?
- Un peu, vous avez raison, c'est
pourquoi je m'installe plutôt à St-Germain des Prés, ou au Forum
des Halles. Loin de la place d'Italie.
- Et les affaires sont-elles bonnes,
votre casquette est-elle bien pleine ?
- Hélas non ! La scie musicale
est un genre qui ne plaît pas trop, et les passants ne donnent pas
grand chose.
L'histoire de Roger Nordmann finit par se terminer une dizaine
d'années plus tard, avec un carton d'invitation comme celui que vous
avez reçu : Nordmann était nommé [ou bien
promu ?]
dans l'ordre de la Légion d'honneur, et nous étions conviés au Ministère
des affaires étrangères. (Mystère du circuit des
décorations.)
Nous y sommes allés bien sûr, quarante années donc après
l'épisode de la dictée : accolade, bien sûr, puis
applaudissements très Quai d'Orsay, sans commune mesure, à mes
yeux, avec l'envergure du personnage que ces gens avaient sous les
yeux.
Je n'ai donc pas pu m'empêcher d'interpeller mon professeur, et ce
fut comme vous l'avez sans doute deviné pour lui demander de
raconter l'histoire du peloton d'exécution.
Il fit un peu sa chochotte (vraiment normal, cette anecdote était
pour lui un grand grand standard) mais il s'exécuta et du coup des
applaudissements nourris saluèrent comme elle le
méritait
l'histoire
de
LA FRAISE.
Après ce
travail d'intense écriture, moi aussi j'ai commencé à adorer
le portrait de
* ce prof
qui ment à la France entière
* inaugure
un jeu télé, à une heure de grande écoute
* en
profitant pour y « jouer » de la « scie
musicale »
*
se livrant sur la littérature à des agressions rien moins
qu'oulipiennes
* profitant
lâchement d'une certaine veine poétique du soldat envahisseur
*
puis prenant ses habitudes avec les frangines du quartier
Strasbourg St Denis
*
sans cesser de se produire publiquement avec son improbable
instrument
*
muni d'une casquette pour mieux collecter la charité
publique
*
en
tant que
principal du lycée français le plus prestigieux, au moins par son nom
!
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Echoes of France La Marseillaise.m4a
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TBA2 10 extraits - Nordmann.pdf