Chochotte (TBA2 - Manu6)




Lien : pastedGraphic.pdf

 Je préfère aborder sans plus attendre un cas (dans le domaine du beau) qui m'enthousiasme depuis une quinzaine de jours.

Subject: Glasgow (Écosse), 10/2007 - on a retrouvé le Léonard disparu !
Eh bien c'était pourtant simple : ils n’avaient qu’à se procurer un livre (si possible beau) et arracher la page où le tableau est reproduit pour l’agrafer à la place du tableau disparu.

Et voilà qu'à propos de Léonard je tombe au hasard de mon bloc-notes sur cette magnifique image (où je veux voir Marianne et Antoine mais ma fibre paternelle n'est pas convoquée, silence !) :
 

Lien : pastedGraphic.pdf

Il y a la télévision sur mon géant Macintosh, un tuner branché en permanence sur La Chaîne Parlementaire (Assemblée nationale / Sénat), un autre sur Arte / La 5. C'est pratique ça parle tout le temps, et ça parle en boucle. (En pleine nuit : la 2.) On peut enregistrer des images ou des bouts de films et bien sûr, si l'on a manqué une syllabe un mot ou une phrase, on peut revenir en arrière. (Si l'on y tient absolument, on peut se dire qu'on remonte le temps.)

Ici, donc, quelques images d'un petit film à propos de Léonard de Vinci
D'ailleurs, juste en dessous, un fragment de Mona Lisa m'enthousiasme tout pareil :  je ne connaissais pas l'expérience du recadrage ET LE FAIT EST qu'ainsi cadrée, la Joconde est plus belle que d'habitude.
(On se passe volontiers de son buste et de ses mains, ainsi que du paysage touristique lambda en arrière-plan tout au fond.)
 

Lien : pastedGraphic.pdf


Or, que remarque-t'on, en commun sur ces deux détails captés sur la TV numérique du Macintosh ? Le 2 de la télévision publique, pétant d'indiscrétion, aussi moche que brutal, garant -- c'est son rôle -- du droit d'auteur en cas de copie d'écran.

Et dans l'image supérieure, celle avec le boutchou, ce 2 trouve même le moyen de niquer la bouche du petit jésus : il va jusqu'à en fausser la joue (pourtant joufflue).

Alors quelle va donc être la réaction, naturelle, de l'amateur d'art exposé à ÇA ?
— Sûr et certain qu'il va trouver intempestif ce 2.
— Même, poussé à admettre que le tout est quand même d'une bouleversante beauté, il résumera sa pensée en concédant qu'il gêne, le 2 de France_2.

— Et sur le bout de Joconde il gêne aussi ? Eh ben c'est pas grave, chochotte !

Il gêne ! Ça gêne un peu, oui, mais nous avons la chance d'être dotés d'un cerveau prodigieux, un cerveau qui filtre ce genre de parasite.
Un coucher de soleil, une boule rouge qui au fond d'un ciel limpide frôle l'extrémité du monde, et le tout gâché par une grue de chantier en plein dans le coup d'oeil -- pas de problème : le nerf optique transmet au cerveau ce qu'il faut, et ce coucher de soleil il est quand même superbe !

Frank Ribéry qui shoote des dix-huit mètres, juste après avoir escamoté un défenseur adverse, sa balle traverse l'espace, fonce entre les deux ou trois rangées de joueurs adverses essayant tous de l'intercepter, elle ne se laisse perturber par aucun, sa course est parfaitement rectiligne et elle finit par passer entre les jambes du gardien avant de s'écraser au fond du filet.
Là aussi, c'est la combinaison cerveau/nerf optique qui a fait son office :  on n'a rien vu que la jambe de Ribéry, le ballon par elle propulsé, quelques vagues mollets qui ont essayé de se glisser puis les filets du gardien vaincu.
Que du beau.

Et mon préféré, mon chouchou, le plateau de fruits de mer ?
Superbe il est, avec des spéciales, des bêlons, des bouquets roses, des langoustines, une carrosserie de crabe et même quelques crevettes grises avec des bulots et des bouts de citron.

Tout pollué, qu’il est par le reste des apéros, des verres de ricard pas finis, des noyaux d’olives partout, des cendriers pleins d'innommable…

Le nerf optique joue encore son rôle de filtre, et nous ne voyons que les bouquets roses et les merveilleuses langoustines.

J'ai bien dit chochotte : gosse de riche habitué au confort et aux domestiques ; c'est justement le rôle des serviteurs que d'enlever ce qui fait tache, corriger les faux plis, réduire le désordre.

 
Ce qui nous amène, le plus naturellement du monde, au point-clé de la question finalement posée, ce lièvre qu'il faut absolument soulever : toute l'industrie du Beau livre en dépend, et une bonne partie de la muséographie.
Je veux parler -- c'est ainsi -- de la qualité des reproduction d'art :
  • faut-il se plaindre de la différence de luminosité entre 2 et 3 ?
  • faut-il déplorer la petite dimension de 4 ?
  • faut-il critiquer le cadrage de 1 ?

Autant fournir tout de suite ma réponse à toutes ces questions. Je n'en ai qu'une seule :  NON !
 -- certes la Joconde (1) est cadrée très serré, mais ça présente l'avantage de concentrer 100% du regard sur la bouche et le nez, tout en escamotant le le morne paysage en arrière-plan
 -- on ne voit pas grand chose du chérubin (4), mais au moins le regard n'est-il pas dispersé sur ses formes d'angelot grassouillet
 -- la lumière sur l'image (3) est plus orthodoxe, on voit mieux la chevelure et le buste de la madonne, mais le bois du cadre occupe une place disproportionnée
 -- on ne voit pratiquement rien du paysage sur (2), mais le contraste est favorisé, et on bénéficie d'un bien meilleur éclairage.

Comme on peut le voir, je bénéficie de conditions exceptionnellement favorables au niveau du confort : TOUT me plaît, et le 2 de France Télévisions ne me gêne évidemment en rien.

C'est dire si la substitution d'une simple photocopie au tableau originel me serait profondément indifférente.

Je parle ici, pour plus de clarté, de peintures parmi celles que j'aime :
Renoir, Les parapluiesTerrasse
Géricault, Le radeau de la méduse
Van Gogh, La nuit étoilée
La Tour, Le tricheur
Cézanne, Joueurs de cartes
Velasquez, Los Borrachos
Poussin, Les bergers d'Arcadie
Juan Gris, Violon et guitare
Modigliani, Nu
Goya, Les fusillés du 3 mai
Manet, Bar aux folies Bergère
Dali, Christ de St-Jean
Bosch, Le Jardin des délices
Picasso, Guernica, Le rêve
Léonard, L'Annonciation
Michel Ange, La Sybille de Delphes
(plus une cinquantaine d'autres ?)

Non compris ici Balthus, Münch, Chirico, Turner, Hopper, Bacon, Bruegel, de Staël etc. etc. (+ quelques autres que je vais sûrement découvrir.)

Pour la même raison exactement, pas question un seul instant d'aller au musée, quel qu'il soit et à quelque mouvement qu'il soit rattaché. Exception faite pour Beaubourg, le Moma et pas mal d'autres, à cause des gags.

Hésitant par contre entre deux livres d'art, je choisirai sans doute la qualité d'impression (du moins telle que celle-ci peut m'apparaître entre les rayons de la Fnac, ainsi qu'évidemment le plus grand format.

Et à propos de musée, voyons un peu le cas de la vraie peinture.

Il m'est déjà arrivé de faire hurler ceux de mes amis, plus amateurs d'art que moi (c'est facile) et surtout authentiquement muséophiles, hurler à l'écoute de tel ou tel propos franchement iconoclaste.
Deux exemples :
    • Velasquez
    • Le Lorrain,


1. Los Borrachos
J'ai évoqué, ailleurs dans cette édition, le cas du Velasquez. En voici les principaux temps :
 -- dans la salle d'attente du dentiste, je feuillette un jour Marie-Claire (que je préfère largement à Elle : moins de mode, moins de pub) ;
 -- je commence par me concentrer sur l'horoscope, victime d'un phénomène subliminal dont l'ingéniosité me frappe et que je m'en vais raconter ici (sans aucun rapport avec Velasquez) :

• désolé par l'absence de toute attraction rédactionnelle, je feuillette à toute vitesse, sans lire, les pages du magazine
• d'un grand coup de moelle épinière, je freine pile ce défilement des pages : « manger des yaourts » est entré dans un coin de mon oeil, et ça m'intrigue
• je reviens en arrière, feuille par feuille, balayant en diagonale chacun des articles survolés
• ça marche ! en plein milieu du Nième article, je reconnais « manger des yaourts » ; je n'avais donc pas été victime d'une hallucination
• et c'est donc là que l'histoire devient amusante, ou plutôt ingénieuse : « manger des yaourts » se situe en plein milieu d'une page astrologique, parmi le texte suivant : « cette semaine, faites de l'exercice et surtout n'oubliez pas de manger des yaourts ».
• c'est donc le rédacteur d'horoscope qui, habilement, glisse au milieu de ses recommandations quelques formules sans conséquences, des conseils qui ne mangent pas de pain en somme : à qui donc pourrait-il être contre-indiqué de manger des yaourts ? à personne ; chacun, donc, consultant son horoscope, a ainsi l'occasion de trouver les conseils de celui-ci particulièrement pertinent, et même peut-être, croit-il, rédigés au cas par cas.
 — faire de l'exercice
 — prudence au volant
 — manger des yaourts,
voilà qui vous authentifie un horoscope aussi bien que si Mme Irma vous le murmurait à l'oreille.
• on peut d'ailleurs pousser le procédé plus loin : faire croire que l'on a des informations de première main, et que le médecin de Nicolas Sarkozy lui a justement prescrit, lors d'un récent check-up, de forcer sur les yaourts.
etc.

• fin de l'incidente yaourts, qui nous a distrait de la peinture baroque.



 -- je tombe en arrêt devant une image qui me fascine : des vagabonds au bord d'une route, jouissant de la vie. Ça s'appelle Bacchus, Los Borrachos, et c'est une toile de Velasquez ;
 -- la reproduction n'est pas bien grande (une dizaine de centimètres) mais les couleurs viennent bien et le regard du vagabond principal est assez fascinant ;
 -- je fais donc ce dont j'ai l'habitude en pareil cas : je déchire la page et la fourre dans ma poche.
 -- de retour chez moi je découpe l'image proprement et cherche un endroit où l'exposer ; appelé par d'autres urgences je finis par coller l'image sur la porte de mon frigo, avec deux magnets.

Et voilà, le Velasquez y est encore. (En réalité, ayant entretemps déménagé deux fois et changé de frigo, les magnets ont été greffés sur de nouvelles surfaces blanches, et le bout de journal s'en est trouvé un petit peu chiffonné.)

Ce tableau continue à me plaire, comme au premier jour ; m'arrive de le montrer à des visiteurs et d'ailleurs le voici :
 

TIFF image



En résumé, et une fois pour toutes :
  • J'AI un Velasquez
  • Le fait qu'il ne m'ait rien coûté n'a aucune importance : j'aurais pu le découper, tout pareil, dans un livre d'art prestigieux, ou tout simplement dans un Taschen
  • si j'apprenais que ce tableau sera la semaine prochaine exposé au musée d'Orsay, cela ne m'inciterait en rien à m'y transporter pour voir l'original en vrai
  • si dans un souci de diversification de mes émotions artistiques, l'on déposait chez moi, pendant un mois, l'original des Borrachos tel qu'exposé au musée du Prado, j'y accorderais moins de curiosité qu'à une sosie de Pamela Anderson, topless.
  variante moins quadragénaire : Louise Bourgoin
 

TIFF image




Qu'est-ce à dire ?
Que l'émotion, terme clé dans la problématique générale de l'art (notamment pictural, surtout classique) m'est un sentiment tout à fait étranger. Cette insensibilité jouxte de très près l'omniprésente question du prix des oeuvres d'art.

Aucun d'entre eux n'a célébré la beauté d'un plateau de fruits de mer ni celle -- magistrale -- du boulet de canon marqué à la limite du hors-jeu.


2. Bataille près d'une forteresse
Indépendamment du montant souvent extravagant qui caractérise les plus visibles des acquisitions (100 M$ pour De Kooning Hirst ou Van Gogh), il convient selon moi de critiquer dans un même souci de salubrité certaines transactions de second plan mobilisant à leur échelle des moyens disproportionnés s'agissant de dépenses publiques.
C'est ainsi que la ville de Nancy a voté l'acquisition, pour 475.000 euros (soit 0,6 M$) d'un tableau du Lorrain : Bataille près d'une forteresse.

             

Lien : pastedGraphic_4.pdf



Plutôt que d'investir une telle somme, la ville de Nancy aurait pu
  • doter 10 jeunes créateurs pour un an (selon la proposition du conseiller de Paris UDF)
  • acheter deux perroquets vivants équipés d'un magnétophone, à l'instar de la mairie de Paris

Quant au tableau du Lorrain, le musée de Nancy aurait pu le remplacer par une photocopie de bonne qualité, aux dimensions requises. En outre, s'agissant  de cette dernière mesure, celle-ci aurait pu être l'occasion d'une moins-value sur le poste de gardiennage.

Comme alternative au financement d'art moderne, la ville de Nancy aurait pu financer
  • dix appartements en logement social
  • cent mille repas tels qu'offerts par les Restos du coeur.


Non,


Vous ne pouvez pas vous défendre face aux imprécations de ceux qui ont faim, et qui vous maudissent.



MM. les tenants de l'art authentique, ce fait divers vous accable.



(Prévoir une sévère prise de bec avec Marie.)